No Disc

  • No Disc

    Antoine Schmitt 2014

    Créée pour l’exposition Fenêtre Augmentée de Thierry Fournier, été 2014.

    Un flux vidéo live nous retransmet des images du monde réel. Un disque est découpé dans l’image vidéo, et l’image à l’intérieur de ce disque est tournée d’un certain angle. Ce disque tourne doucement sur lui-même, à raison d’un tour par heure. La vidéo continue à fonctionner à l’intérieur de ce disque, tout comme à l’arrière-plan. A chaque heure pile, le disque repasse par sa position initiale et l’image vidéo redevient directe, pendant un très court instant.

    No Disc crée une scène dans la scène, par une action sur l’image elle-même en tant qu’image. Elle introduit une couche de représentation/perception supplémentaire entre nous et l’action réelle. De ce fait, comme dans Opening Night de John Casavetes, comme avec les ronds de couleur de John Baldessari, l’image en arrière plan gagne un degré de réalité supplémentaire. Le flux vidéo acquiert le statut de réalité. Et la vraie réalité alors nous saute aux yeux. C’est elle que nous voyons alors, avec acuité.

    Processus de travail:

    Depuis longtemps, j’avais remarqué l’étrange principe que j’avais appelé pour moi-même la double-scène. Dans le film Opening Night de Cassavetes, l’actrice Gena Rowlands joue une actrice de théâtre, et le film alterne entre des longues scènes plein cadre de la pièce de théâtre et des scènes de l’actrice dans la vie réelle. Par cet effet de scène dans la scène, de fiction dans la fiction, les scènes de “vie réelle” acquièrent un degré de réalité supplémentaire, elles semblent plus réelles, alors que c’est bien un film. De la même manière, avec un autre médium, John Baldessari place des autocollants de couleur sur des photos, à des endroits stratégiques comme les visages. Par cette action sur le support de l’image lui-même, la photo acquiert une réalité supplémentaire, elle parait plus vraie. La distance entre nous et la photo se réduit.

    Je voulais depuis longtemps appliquer ce principe dans mon travail artistique, sur des images live. Je voulais voir si cela fonctionnait aussi, si cela donnait un degré de réalité supplémentaire à une réalité déjà existante, et ce que cela provoquerait en ce qui concerne notre rapport avec cette réalité.

    Le dispositif de Fenêtre Augmentée m’a donné l’occasion d’explorer cette piste. Le principe de vidéo live était là, et ce dispositif nous incite par sa nature même à réfléchir au regard et à la représentation, aux couches entre le réel et nous. J’ai décidé d’intervenir sur l’image elle-même. J’ai exploré mentalement plusieurs pistes, et celle qui s’est imposée pour Collioure a découlé de la composition du cadrage choisi par Thierry Fournier : ce rectangle parfaitement découpé par un trait central en deux parties égales de mer et de ciel. Cette abstraction formelle m’a amené à une nouvelle forme abstraite : un disque central qui découpe l’image et qui tourne. Un mouvement lent mais sensible. Avec un moment, rare mais prévisible, pendant lequel le disque retrouve sa position initiale, disparaissant ainsi. Ce disque et sa rotation constitue la scène dans la scène.

    Ce qui m’a frappé dès les premiers essais, au delà du plaisir esthétique de la forme abstraite du rectangle et du cercle, c’est la présence accrue de l’image vidéo. Comme espéré, celle-ci n’apparait plus comme une image, mais comme une réalité tangible. Les éléments visibles sur la mer et dans le ciel ne sont plus retransmis, représentés, mais ils sont là. Ils sont dans le même champ de réel que nous. Nous sommes sensibles aux mouvements que nous voyons comme nous le sommes envers des mouvements ayant lieu dans le même univers que nous. Nous ne sommes plus devant une retransmission, mais devant une réalité. C’est comme si en matérialisant le canal de transmission, la surface de représentation, celle-ci disparaissait et créait un lien intime, par un canal inconnu, entre nous et le réel de l’autre coté.

    Et nous portons un nouveau regard sur les mouvements de Collioure, les bateaux, oiseaux, nageurs, vagues, qui nous touchent maintenant directement. Qui sont là. Ce qui était mon intention.