Personnes Amorales

Depuis la nuit des temps, l’être humain a eu la fascination de l’entité non-humaine, soit pour la vénérer ou la craindre dans l’animisme ou les religions théologiques, soit pour la fabriquer: Prométhée, le Golem, l’Eve Future (i), les automates, les robots, les drones, etc… Anthropomorphes, à l’image de l’homme (ii) ou au contraire radicalement différents mais au comportement si humain, les êtres artificiels sont notre miroir. Ils nous fascinent par leur inquiétante étrangeté (iii). La fiction, au cinéma ou en littérature, leur a donné de multiples incarnations, complexes, vivantes, effrayantes. Mais dans la réalité, aussi perfectionnées soient-elles, les machines artificielles n’ont jamais acquis de réelle autonomie. Le rêve ne s’est jamais réalisé.

Mais est-ce vraiment le cas ? A l’aube du 21ème siècle, il semble que nous ayons fabriqué, sans nous en rendre compte, des entités artificielles autonomes, complexes, puissantes, intelligentes et surtout dangereuses. Je veux parler des entreprises capitalistes.

Des entités

Voyons les choses sous un oeil d’éthologue. Considérons les entreprises capitalistes comme des entités vivantes et analysons leur comportement. Leur environnement est le marché économique mondial, leur corps agissant est constitué de leurs actifs (comptes en banque, salariés, véhicules, propriétés, etc…), elles fabriquent des objets, achètent et vendent des produits et des services à d’autres entreprises et à des êtres humains, etc… Et ces actions sont motivées par un objectif unique, simple et fort: réaliser du profit. Quelle que soit leur personnalité, c’est leur unique raison d’être.

Indépendantes

Ces entreprises, bien que fondées et constituées par des humains, ont pris toute leur indépendance. Remplacez n’importe quel salarié par un autre aux compétences similaires, l’entreprise continuera à fonctionner comme avant ; tout comme le corps humain remplace régulièrement toutes ses cellules sans pour autant changer ni d’apparence ni d’identité. Même les « dirigeants » sont interchangeables. D’ailleurs ils changent souvent, et avec eux le comportement de l’entreprise, mais jamais son unique objectif : le profit. De plus l’entreprise contient nombre de mécanismes de protection internes visant à repérer et remplacer les salariés incompétents ou mal intentionnés qui menaceraient son intégrité ou son profit. L’entreprise agit véritablement comme un organisme autonome ayant son propre objectif. Ceci n’est pas une métaphore.

Puissantes et intelligentes

Les entreprises sont de magnifiques mécaniques qui permettent, que dis-je, qui exigent des êtres humains qui la composent qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. L’intelligence de l’entreprise, sa capacité à atteindre ses objectifs dans un univers complexe, se mesure ainsi à l’aune de la combinaison des intelligences de tous les humains qui la constituent.

Par ailleurs, le marché mondial de l’économie ultralibérale concurrentiel favorise la concentration: les plus faibles se font absorber par les plus puissants.

Amorales

Le nœud du problème, pour nous humains, tient dans l’amoralité ontologique de ces entreprises: elles sont étrangères aux notions de bien et de mal, leur seule et unique valeur est le profit. Lorsque l’entreprise doit choisir entre le gain et le bien, c’est le gain qu’elle choisit, quel qu’en soit l’enjeu. Parfois c’est un être humain qui en souffre, parfois c’est une population entière, parfois l’humanité dans son ensemble, voire la planète entière ! Les exemples s’accumulent: l’industrie du tabac, l’amiante, l’industrie pharmaceutique (iv), Monsanto (v), etc… Notons que l’ironie de l’histoire veut que ces entreprises soient désignées légalement par le terme de « personnes morales », d’où le titre de ce texte.

Des monstres

Nous, êtres humains, avons donc engendré, par naïveté, maladresse ou aveuglement, des monstres puissants et intelligents qui vivent autour de nous, avec nous. Et ils ne veulent pas notre bien, ils veulent juste le leur. Ils ne sont pas nos amis.

Le problème est posé. Il est énorme. Tellement énorme que toute bonne volonté et toute intelligence sont bienvenues pour le combattre. C’est l’avenir de l’humanité qui est en jeu.

Antoine Schmitt
mai 2008

Publié dans Dot Red, livret accompagnant l’exposition de David Guez au Centre Pompidou, 2008

i Villiers de l’Isle-Adam « L’Ève future », 1886
ii Philippe Breton «  À l’image de l’homme. Du Golem aux créatures virtuelles » Ed. du Seuil, 1996
iii Sigmund Freud « L’inquiétante étrangeté  (Das Unheilmliche) » , 1919
iv « L’énigme Alzheimer », documentaire de Thomas Liesen, (Allemagne, 2007, 43mn)
v « Le monde selon Monsanto », documentaire de Marie-Monique Robin, (France, 2007, 1h48mn)