3ème brouillon pour un

Manifeste

de l’oeuvre d’art sur ordinateur

Antoine Schmitt 15.8.98 – 4.12.98

 

Voyant qu’aujourd’hui les artistes ne sont que des amuseurs publics consensuels ou des directeurs artistiques pour agences de publicité.

Voyant qu’avec le très commercial Internet, l’ordinateur est utilisé comme un simple terminal, un téléphone- télévision malléable, servant à exacerber une vision sociale et communicationnelle réductrice. Voyant que de toutes façons sur le Web, la réalité dépasse de loin toutes les actions artistiques, que l’art est dépassé, débordé et qu’il faut attendre.

Voyant que dans tous les champs artistiques, l’ordinateur ne sert qu’à faire du montage évolué, c’est à dire à juxtaposer dans l’espace ou dans le temps des formes visuelles et/ou sonores, dans la lignée linguistique post- moderne qui constitue d’ailleurs la veine qui nourrit la majeure partie de la production contemporaine. Voyant que cette veine s’est tarie, qu’elle s’est autodétruite, qu’elle est devenue publicité, entertainment, divertissement, diversion. Voyant qu’aujourd’hui l’ordinateur ne sert qu’à la faire perdurer.

Voyant que l’art contemporain ne fait que recycler les codes et les mécanismes de la publicité. Que comme elle, il impose l’image, porteuse de message, au spectateur. Ou au contraire fait l’inverse, ce qui revient au même. Voyant que l’art actuel s’identifie à une méta-mode.

Le présent manifeste pose l’ordinateur en soi comme nouveau médium de création artistique.

Cybernétique: “Etude du processus de commande et de communication chez les êtres vivants, dans les machines, et dans les systèmes sociologiques et économiques. Mot posé par Norbert Wiener en 1948.” (Larousse). La cybernétique, par son ancrage dans les sciences humaines, offre un point de vue neuf et frais sur la nature humaine. Si l’art traite de l’humain, l’art doit considérer la cybernétique, d’où sont nés l’ordinateur et les algorithmes. C’est un devoir. Un devoir qui remet en cause la pratique artistique dans son aspect productif d’oeuvres passives. Il s’agit de considérer les questionnements naissants de la nature même de l’ordinateur, ce pour quoi il a été inventé: sa nature de machine universelle, capable de devenir le lieu d’existence de tout système, c’est à dire de tout processus temporel, quel que soit sa complexité ou sa simplicité.

Une simulation en temps réel sur ordinateur (le fonctionnement d’un programme) est une réalité non virtuelle, c’est à dire ni potentielle, ni imaginaire, ni parallèle, ni projetée, ni fictionnelle, mais bien présente et effective dans l’instant. La simulation sur ordinateur est l’existence d’un processus réel, ayant des effets. Le processus existe et est. Les effets sont perçus. Il y a mise en relation directe entre le processus et le spectateur, à travers les effets et leur perception, les actions et les réactions.

Ce rapport particulier au temps en fait un médium de création différant radicalement de ses prédécesseurs passifs. La création de systèmes autonomes existant dans le temps et par rapport à leur environnement, à l’aide d’algorithmes, de règles et de modèles arbitrairement malléables, nous permet de considérer notre propre condition d’être comportemental et interactif. Le temps devient matière. Le spectateur – ou le performer – est impliqué dans sa chair, ici et maintenant. L’oeuvre sur ordinateur devient partenaire.

Ainsi, l’ordinateur et les algorithmes constituent un médium de création, un outil d’analyse et d’action radicalement neuf qui questionne la notion même d’oeuvre d’art. C’est un médium actif et existant par opposition aux médiums passifs et prédéterminés que sont le cinéma, la photo, la vidéo, la peinture, la sculpture, la musique écrite, la chorégraphie, bref absolument toutes les formes d’expression artistique excepté celles mettant en oeuvre une improvisation face aux spectateurs.

Aujourd’hui certains créent, avec des médiums classiques, des fictions qui sont aussi des réalités, dans lesquelles l’improvisation tient une large part, questionnant ainsi ces mêmes médiums qu’ils utilisent. Mais eux ont la force, la facilité, de ne faire que remettre en cause des médiums existants. Ici, il s’agit de créer un nouveau médium. De le placer. La tâche est immense.

Ainsi donc :

Pour dépasser l’usage facile et complaisant de l’ordinateur pour faire différemment ce qui se fait déjà au cinéma, en vidéo, en photo, sur papier. Pour dépasser le montage.

Pour dépasser l’usage de l’ordinateur comme outil de fabrication d’images, de sons, de musiques. Pour dépasser les effets spéciaux et le trucage. Pour dépasser l’illusion.

Pour dépasser les médias passifs, vecteurs et supports d’imposition de volonté. Pour dépasser l’illustration. Pour dépasser la monstration d’images et de musiques pré-déterminés. Pour dépasser la manipulation du spectateur.

Pour oublier la course à la technologie, simple reflet de l’éphémère consumérisme ambiant. (Car la notion d’oeuvre sur ordinateur est totalement déconnectée de celle de technologie, de puissance, de vitesse de calcul ou de toute autre “avancée” technologique. Le plus simple des ordinateurs peut suffir à l’existence d’une oeuvre. La question des moyens mis en oeuvre doit être subordonnée à celle de la nécessité pour l’oeuvre. La technologie n’est pas un critère. Ceci deviendra évident au monde lorsque la technologie permettra le traitement en temps réel d’images et de sons de qualité cinématographique, ce qui ne tardera pas. A ce moment-là, la course technologique s’arrètera et ceci deviendra évident.)

Pour ne pas non plus retomber dans l’ornière du pur concept.

Nous instituons les règles suivantes:

L’existence d’une oeuvre d’art sur ordinateur doit satisfaire les critères suivants:

– Ne pas contenir d’images, de séquences d’images, de sons, de musiques, de mots, de phrases, bref de formes pouvant être qualifiées de signifiantes en elles-mêmes par rapport à l’ensemble. N’inclure que des micro- fragments, des micro-phonèmes, des micro-échantillons.

– Les assemblages, transformations, métamorphoses, transitions, juxtapositions, évolutions, des images et/ou des sons fondamentaux sont intégralement pilotés par le ou les programmes. Il n’y a pas de partition ou scénario pré- écrits.

– L’oeuvre est constituée principalement par le processus temporel implémenté (réalisé à partir du modèle) par le programme. Le processus, les formes visuelles et sonores par lesquelles il est perçu et les stimuli qu’il peut recevoir concourrent tous symbiotiquement à la globalité de l’oeuvre. Si signifiant il y a, il ne peut pas être attribué exclusivement aux formes, aux stimuli ou au processus, mais résulte des relations entre ceux-ci. En particulier, le processus ne génère pas de formes (images, séquences, sons, musique, mots, phrases) signifiantes en elles-mêmes par rapport à l’ensemble.

– Le processus est immergé dans le temps présent. Il existe ici et maintenant.

– Le processus est essentiellement autonome. Ce n’est pas un pur instrument asservi dont on joue, ni un système purement réactif. En particulier, il peut comporter des éléments, fondamentaux ou superficiels, aléatoires.

– Aucun critère technologique n’est nécessaire, si ce n’est que l’oeuvre doit exister sur un ou plusieurs ordinateurs.