Volonté

Antoine Schmitt
3 Mars 1997

Volonté autre. Si nous rencontrions une espèce extraterrestre, sous une forme très différente des formes de vies connues, par exemple un nuage gazeux, invisible à l’oeil nu, immortel et dégageant une odeur très variable, je gage que ce qui nous le ferait reconnaître comme digne d’intéret, ne serait pas son intelligence, mais sa “volonté”. Je ne parle pas d’un point de vue scientifique, ou philosophique, mais d’un point de vue “humain”. Ce que nous reconnaitrions comme “proche de nous” serait sa volonté (de vivre). Tout un chacun pourrait sentir ces prises de décisions, ces revirements d’humeurs, ces choix et ces actions. Peu importe son “intelligence”, c’est la complexité de son comportement, et surtout sa volonté qui importeraient. C’est ce qui nous ferait l’aimer ou le détester. C’est ce qui nous ferait le considérer.

Volonté artificielle. Ceci est valable pour une entité créée par l’homme, un artefact. Ce n’est pas son intelligence, sa logique, sa puissance de raisonnement qui nous toucherait. Ce serait sa volonté. Nous ne pouvons pas projeter autre chose que de l’intérêt intellectuel sur des choses logiques, mais nous portons de l’affect sur des choses volontaires. Nous les estimons, et les considérons. C’est plus fort que nous.

Tamaggoshi. Ce jouet sort totalement de la sphère logique pour entrer de plein pied dans la sphère émotionnelle, si tant est que l’on puisse introduire une telle séparation. Je considère que l’intérêt, l’attachement provoqué par cette machine découle uniquement de la volonté qu’on y projette. Les réactions que j’ai entendues à son propos: “report narcissique”, “besoin d’être nécessaire à un plus faible”, “besoin de se lier émotionnellement”. Toutes ces périphrases occultent complètement le fait que l’objet de cet amour/attachement est une machine. L’objet est vu comme un “être”, même par ses détracteurs. C’est là la magie de cet objet (non imaginée par ses concepteurs d’ailleurs). Et la principale caractéristique de cet objet est qu’il crie lorsqu’il veut quelque chose. Sa volonté s’exprime par son cri.

La volonté comme contrainte à la liberté. Schopenhauer, tout comme ce correspondant Bob, soulignent le poids de la volonté sur la liberté. Sans même vouloir porter un jugement sur l’une ou l’autre de ces “valeurs”, on ne peut que remarquer leur opposition fondamentale. La volonté, comme énergie canalisatrice, réduit l’espace de la liberté. En dirigeant cette liberté, elle lui donne peut-être de la force, mais il est évident qu’elle réduit le nombre de directions dans lesquelles elle peut s’exercer. On peut se demander ce qui est le “mieux”, d’une liberté énergétique car canalisée et dirigée ou d’une liberté faible en puissance mais vraiment libre de ses directions.

Volonté comme relation avec autrui. Si l’on considère les relations humaines potentiellement conflictuelles, c’est à dire les relations dans lesquelles il n’y a pas de rapport de supériorité ou de dépendance accepté a priori (rapport professeur/élèves, parents/enfants, vendeur/acheteur, etc… réel ou perçu comme tel par tous les protagonistes), on peut noter que c’est la volonté qui va déterminer le rapport futur entre les protagonistes. Ce sont les volontés qui vont se heurter, ou se compléter, ou s’ignorer. Les intelligences, les sentiments, les souvenirs, les qualités, les défauts, les apparences physiques, toutes ces composantes des entités en présence vont bien sûr concourrir à l’affrontement, mais les forces constitutives résident dans les volontés. Le “Je veux” supplante le “J’aime” ou le “Je suis” ou le “Je pense”. Le “Je veux” impose sa loi aux relations, il donne le thème. En face, il y a réaction: affrontement, esquive, mépris, alliance, accueil, soumission, considération. C’est une opposition des volontés. Séduction (“Je veux que tu m’aimes”), guerres, jeux, sport, capitalisme (“Je veux gagner”), discussions philosophiques ou scientifiques (“Je veux avoir raison”).

Choc des volontés. La confrontation entre volontés décide du sens de l’issue du conflit. Les autres aspects (affectifs, logiques, etc..) vont se plier aux volontés. Une volonté forte va balayer une volonté faible. La “raison du plus fort” est la raison de la volonté la plus forte. “Il veut ça si fort, moi je veux l’inverse mais pas si fort. Qu’il le fasse donc.” J’ai beau voir une position émotionnelle qui n’a rien à voir avec cette volonté de l’autre et qui à elle seule justifierait que je pense à autre chose si j’en avais la volonté, la volonté de l’autre, par sa seule existence et force, impose le terrain du conflit. Et son issue est déterminée par la force de ces volontés.

Volonté perçue, volonté projetée, volonté réelle. La volonté perçue se confond avec la volonté réelle. Les relations humaines se jouent dans un univers commun, intermédiaire entre les protagonistes, et non sur un plan intérieur, inaccessible à l’autre. La volonté intérieure, réelle, n’a aucune importance pour la relation. Peut-être n’existe-t-elle même pas, pour ce qu’on en sait. La volonté perçue seule est le terrain sur lequel se joue la relation. Seule sa perception compte, pour ce qui est des rapports humains. Volonté réelle, volonté perçue, volonté projetée, toutes ces volontés ont le même impact sur celui qui la reçoit. Si je dis “Je veux”, si vous sentez que “Je veux”, si on vous dit que “Je veux”, pour vous, “Je veux”.

Volonté intérieure. Notons que les raisons exactes de cette volonté, leurs causes, sont totalement secondaires, sinon négligeables. Ceci pour tous les protagonistes. Cette volonté est considérée comme donnée, comme “fondamentale”. La volonté étant perçue comme “originelle” par celui qui l’incarne, on peut dire qu’elle est perçue (et non pas conçue) par celui-ci. Même pour celui qui veut, il semble que la volonté vient d’ailleurs (d’un ailleurs intérieur mystérieux et hautement estimable). Une déconstruction causale (rationnelle ou non) peut permettre de remonter aux causes de cette volonté, mais ceci soit repousse le mystère et la source de la volonté plus loin, soit désactive totalement cette volonté, par une explication. La volonté est nécessairement mystérieuse, c’est à dire sans explication, sans cause. Ainsi, la volonté intérieure est elle-même perçue.

Questions

Volonté désincarnée. La volonté peut-elle exister sans qu’il y ait une entité dans laquelle elle s’incarne ? Peut-il y avoir volonté sans “voulant” ? Ceci semble impensable. Qui dit volonté dit “existant”. L’inverse est-il vrai ? Peut-on concevoir un existant, une entité sans volonté ? Il semble que non. Ne jouons pas sur les mots ici. Faisons confiance à notre intuition.

Volonté et aléatoire. La volonté est inexplicable, non-explicable. L’inverse est-il vrai ? L’inexplicable est-il de la volonté ? Voici un phénomène chaotique incompréhensible. Est-ce l’expression, la perception d’une volonté ? Cela ne suffit pas. Il lui manque un peu de complexité, car même si je ne peux pas le prédire, je peux le comprendre (“c’est un phénomène aléatoire”). Mais quelle est alors la différence intuitive entre un phénomène imprévisible par volonté et un phénomène imprévisible car aléatoire ? N’est-ce qu’une question de complexité ? Une question de direction “qui semble émaner d’une volonté” ?

Développements possibles

La volonté dans les entreprises humaines. La volonté transparaît dans les actions de nombreuses entreprises humaines, certaines étant pourtant bien plus vastes qu’un être humain. Les entreprises du capitalisme marchand semblent avoir leur volonté propre. Leur univers est bien différent du notre (argent et parts de marchés), mais il semble bien y avoir une volonté derrière tout ça. L’expression de leur volonté est double: sur le terrain de jeu boursier, c’est l’affrontement financier et c’est le “Je veux gagner”, et sur le terrain des êtres humains, c’est “Je veux que vous achetiez mes produits”. Cette volonté d’imposer ses produits crée le thème de l’affrontement entre ces entités et les gens. La publicité en est l’aspect le plus tangible, mais il s’impose par toutes sortes d’intoxications, de manipulations. Ce qui est ressenti par les gens, c’est “Il veux que j’achète. Il le veux très fort”. Personne ne sait pourquoi, même pas les vendeurs, même pas les dirigeants des entreprises. C’est une vrai volonté, mystérieuse.

La volonté artificielle EST la volonté. Si je crée une machine et que je vous dit “Cette machine a une volonté”, et que vous la regardez et qu’elle semble en effet avoir une volonté, il y a de grandes chances que vous me croyiez, et vous auriez surement raison.

Créer une volonté. Aujourd’hui je crée des machines, des logiciels. J’y mets une source aléatoire, et je contrains cet aléatoire dans des décisions d’une part et dans des contraintes “physiques” de réalisation des décisions d’autre part. Je plonge le tout dans un univers cohérent (pas forcément réel). Puis je vous dis: “Ceci est une machine dans laquelle je simule de la volonté”.