Celui qui garde le ver

  • LeVer

    Celui qui garde le ver

    Antoine Schmitt avec Joana Preiss, 1998

    Antoine Schmitt: programmes
    Joana Preiss : chants

    Performance installation : une chanteuse dialogue avec un ver.

    Ordinateur, microphone, vidéoprojecteur, algorithme comportemental, interactif avec chanteuse.

    Donné lors du vernissage de l’exposition Ouverture 3, au Château de Bionnay, en juillet 1998.
Présenté aussi à la galerie Glassbox, en septembre 1998, avec Studio Mobile et icono.
    Celui Qui Garde Le Ver se présente comme une performance-objet durant environ 15 minutes. Sur un écran vidéoprojeté, une entité visuelle programmée sur ordinateur, Le Ver, évolue de manière autonome, par petits sauts errants. Face à l’écran, Joana Preiss improvise au chant, passant de l’incantation aux sons quotidiens. Le Ver est sensible au son: il se fige au moindre bruit inhabituel, puis il s’habitue et recommence ses errances. Le chant parfois suit, parfois provoque les sauts et les arrêts désordonnés du Ver: celui-ci est à la fois partition vivante et instrument. Une relation se met en place. L’un comme l’autre agissent et réagissent selon leur humeur du moment: chaque présentation de Celui Qui Garde Le Ver diffère donc des autres.
    Fruit de la collaboration avec Joana Preiss, qui est chanteuse contemporaine et classique, Celui Qui Garde Le Ver, rencontre primale et intimiste entre un être humain et une créature artificielle autour du silence et du son, est une création au croisement de la composition musicale, de la performance sonore et des arts plastiques.

     

    Genèse “Celui qui garde le ver”

    Je désirais depuis quelque temps travailler à la confrontation d’une créature artificielle et d’un performer, c’est à dire de quelqu’un ayant l’habitude de travailler et de s’exprimer avec son corps. Jusque là je réalisais des installations ou des objets dans lesquelle les entités au comportement complexe étaient confrontés aux spectateurs. Je voulais approfondir mon travail sur la forme de la relation qui se mets en place entre le spectateur et l’entité. Je cherchais à épurer cette forme, à travailler sur la matière même de la rencontre entre un humain et un non humain. La rencontre avec Joana a été sur ce point décisive (bien que nous soyons très humains tous les deux).
    Nous connaissions certains de nos travaux respectifs, et à ce moment elle-même travaillait sur certaines partitions de John Cage. Nous nous sommes vraiment retrouvés autour de Cage et de Philip K. Dick. John Cage pour son approche de la partition musicale vivante (“L’oeuvre n’est plus un objet clos sur lui-même, mais un organisme dynamique, qu’il revient à l’interprète de faire vivre”), l’importance qu’il donne au silence et au hasard, la dimension visuelle de la musique qu’il propose. Philip K. Dick pour ses glissements de réalité, ses confrontations psychotiques entre machines humaines et humains inhumains, son rapport obsessionnel au hasard et aux destinées.
    Nous avons commencé à travailler à partir d’une partition de Cage, mais celle-ci introduisait un troisième élément dans la rencontre. Nous voulions créer un objet-rencontre le plus minimal possible. Joana a essayé l’improvisation et nous nous sommes rendu compte que cela la projetait de manière très intime dans la relation avec le Ver. Ce qui apparaissait, ce n’était ni Joana, ni Le Ver, mais leur rencontre, c’est à dire ce que nous cherchions.
    Le comportement du Ver par rapport au son est inspiré des comportements animaux primitifs: au milieu du silence, un son implique à la présence d’un autre et demande une écoute. Il y a un effet de surprise et un arrêt, qu’on peut interpréter comme étant de la peur ou bien de l’attention. Le Ver se sent donc libre dans le silence, mais se fige au moindre son. Puis il s’habitue au son. Au début, le Ver était très simple: il se figeait brutalement à tous les sons, et son parcours était totalement aléatoire. J’ai injecté un peu plus de volonté, et j’ai augmenté sa confiance en lui, de manière à ce qu’il échappe souvent à Joana, tout en lui laissant la possibilité de le commander si elle voulait vraiment. Nous sommes arrivés, après de nombreuses répétitions, à une sorte d’équilibre où Joana et le Ver sont à peu près à égalité. Les spectateurs ne peuvent pas distinguer lequel des deux dirige l’autre, et en fait, cela change effectivement constamment, selon la volonté de Joana et selon l’état interne du Ver. Il devient très difficile de savoir si le son vient avant le mouvement ou l’inverse, de savoir lequel cause l’autre, d’autant plus que Joana anticipe parfois sur les mouvements du Ver. Cette ambiguïté nous intéresse beaucoup, elle accentue la fusion entre Joana et le Ver au sein de l’objet, et elle ouvre une porte au questionnement.
    Nous avons aussi beaucoup travaillé la forme sonore du chant. Les Chants du Capricorne de Scelci nous ont servi de point de départ sonore. Nous avons beaucoup travaillé la valeur émotive des sons, et nous nous sommes fixés sur un mode incantatoire primal qui peut glisser jusqu’au bruits quotidiens d’apprivoisement. Ce sont des sons qui impliquent un Autre auquel ils s’adressent, que ce soit un dieu païen ou un animal peureux, et qui extériorisent une émotion interne.
    Aujourd’hui, Celui Qui Garde Le Ver a trouvé une forme finale. Il a été présenté deux fois au vernissage de l’exposition Ouverture 3 au Château de Bionnay le 4 juillet 1998.

    Antoine Schmitt Juillet 1998