Réflexions sur l’improvisation des ordinateurs

[Posté initialement sur le forum forumhub, à l’époque où les réseaux sociaux étaient surtout constitués de liste de discussions passionnées. Traduit de l’anglais par moi-même]

Subject: Re:[forumhub] pause
From: Antoine Schmitt
Date: Mon, 31 Jan 00

Bonjour,
je réagis pour la première fois dans ce forum, car je me sens interpelé par les notions d’improvisation.

Je suis plutôt un artiste visuel qu’un musicien, mais mon travail s’attache aux objets autonomes programmés, que j’appelle parfois “créatures artificielles”. Ces objets sont en général visuels, mais depuis l’année dernière j’ai abordé certains objets sonores.

Je travaille sur la forme de la relation qui se met en place entre le public et l’autonomie de ces objets. Ce qui m’a amené à considérer la notion d’improvisation, dans laquelle une relation se met aussi en place entre un improvisateur et un public. J’ai développé quelques réflexions sur le sujet portant surtout sur le vécu de l’improvisation par le public.

En voici deux, qui ont un rapport avec la discussion présente :

1) La dimension fondamentale de l’improvisation me semble être la liberté de l’improvisateur. L’improvisateur ne suit pas un chemin pré-écrit, mais invente son chemin ici et maintenant, dans un contexte donné (une style de musique, un instrument, d’autre types de règles..). Ceci a l’air vrai pour toute forme d’improvisation (danse, littérature, etc..). Et le plaisir du public par rapport à l’improvisation en soi peut tenir dans la phrase: “je suis en train d’écouter/voir quelqu’un qui exerce sa liberté ici et maintenant dans un cadre donné”. Comme indice: si les spectateurs *savaient* que “c’est écrit”, cela changerait complètement le rapport au musicien: cela deviendrait un rapport avec la musique, ou avec le compositeur. Et je pense que le plaisir de l’écoute de l’improvisation relève principalement de l’identification au performer, qui exerce sa liberté devant nous.

2) L’improvisateur doit pouvoir se mettre à la place du spectateur. C’est à dire, pour un musicien: il doit pouvoir s’entendre lui-même. Je ne connais pas de situation humaine où cela arrive, mais avec des ordinateurs, cela est le cas habituel: un ordinateur qui génère de la musique ne s’entend généralement pas. Et dans ce cas, je pense qu’on ne peut pas dire qu’il improvise: il génère “librement” de la musique, mais il n’improvise pas. Ceci me fait penser que l’aspect “don” est très important: le performer donne et le spectateur le sait. Encore une fois, si les spectateurs *savaient* que le performer ne s’entend pas lui-même, ils passeraient leur chemin.

Ceci me fait faire le lien entre l’improvisation et la tragédie. La tragédie, c’est des personnes aux prises avec des forces plus puissantes qu’eux (en improvisation: les règles). Mais dans notre environnement, la tragédie est soit une forme écrite (théatre, etc..), soit une histoire vécue (la vie est difficile parfois). Et l’improvisation est un des rares lieux où on est à la fois dans le “spectacle” et dans la tragédie vécue. Quelque part au croisement de la fiction et de la réalité.

L’improvisation serait-elle “une petite tragédie vécue devant nous par quelqu’un, qui nous donne cette tranche de sa vie” ?