Vademecum de l’art numérique

Vademecum de l’art numérique

 

à l’usage des commissaires d’exposition, jury, commanditaires, membres de commissions, collectionneurs, critiques,

d’art numérique, d’art sur ordinateur, d’art nouvelles technologies, ou de net art.

Eté 2003

 

L’art dit numérique n’en finit pas d’essayer d’entrer dans l’Art Contemporain, c’est à dire dans l’Histoire de l’Art. Pourquoi tant de difficultés ? Parce que le pire côtoie le meilleur de manière indistincte. Cause ou conséquence, le déficit critique est énorme. Devant ce manque de repères, la tâche des commissaires d’exposition, jury, commanditaires d’œuvres, membres de commissions est difficile, et pourtant cruciale.

Ce vademecum rappelle quelques préceptes à garder en mémoire pour éviter le pire face à une œuvre numérique ou une description de projet artistique numérique.

 

— Vademecum de l’art numérique —

 

1) Remarquez que “numérique” ne veut plus dire grand chose lorsque tout est numérique, du téléphone à l’appareil photo, de la caméra au CD musical, de la voiture au DVD. Oubliez le terme “numérique” lorsque vous regardez, écoutez ou expérimentez une œuvre d’art dite numérique.

2) Si vous n’y comprenez rien aux termes techniques utilisés dans la description de l’œuvre ou du projet, demandez-vous si l’artiste y comprend davantage, et si la plus grande partie de son énergie n’est pas passée dans la compréhension des technologies utilisées, et que son travail ne traite pas principalement de cet apprentissage, ce qui a l’intérêt que cela a.

3) Si un artiste dit traiter du danger ou des bienfaits de la technologie, mettez son travail en relation avec l’Histoire de l’Art du 20eme siècle (Constructivisme, Futurisme, Modernisme, etc…) et demandez-vous ce qu’il y apporte de neuf ou de personnel.

4) Dans le cas d’un projet conceptuel, consistant principalement en sa description sur papier, voyez si, comme c’est très souvent le cas, un projet similaire n’a pas été réalisée auparavant dans l’Histoire de l’Art (numérique ou non), et si oui, ce que le nouveau projet apporte de neuf ou de personnel.

5) Si une œuvre tient principalement en sa description sur papier, demandez-vous s’il est vraiment nécessaire de la réaliser à grand frais en grandeur réelle.

6) Si un projet consiste en un transcodage, c’est à dire s’il peut être décrit par “ceci est transformé en cela”, où ceci et cela sont : une forme sonore (voix, musique, etc..), une forme visuelle (image, flux vidéo, image d’un performer, un dessin dans le sable, etc..), un trafic issu d’internet (emails, requêtes à un moteur de recherche, trafic de bas niveau, etc…), des capteurs (ondes cérébrales, température, cours de la bourse, geste de danseur, etc…) ou n’importe quelle chose numérisable (qu’est-ce qui ne l’est pas?), n’oubliez pas que tout codage numérique est arbitraire car déterminé par des contraintes techniques préexistantes à l’œuvre . Le transcodage tient donc du “found object”. Demandez-vous si l’artiste apporte une forme, un sens, un style ou un propos à ce transcodage arbitraire et lequel.

7) Si devant une œuvre, vous vous demandez “Mais comment a-t-il réussi à faire cela ?” ou “Mais comment ça marche ?”, demandez-vous s’il y a davantage dans l’œuvre que de la virtuosité ou de l’ingéniosité technique.

8) Si vous trouvez une œuvre sympathique, rigolote, amusante, mignonne ou jolie, demandez-vous si elle est autre chose que décorative ou divertissante. (Ceci vaut aussi pour toute forme d’art, mais il semble qu’on en trouve beaucoup plus dans le monde de l’art dit numérique).

9) Si la description de l’œuvre ressemble au catalogue d’un revendeur informatique, voyez si l’œuvre contient davantage qu’une fascination pour la technologie en elle-même.

10) Si la description d’un projet met en avant une technologie particulière, surtout si elle est récente, à la mode ou commerciale, soit pour l’utiliser comme telle soit pour la détourner, demandez- vous si le projet ne relève pas tout simplement du prolongement plus ou moins inconscient du prosélytisme commercial ambiant. N’oubliez pas que la plupart des technologies n’ont rien de révolutionnaire, surtout pour le champ artistique.

11) N’oubliez pas que le principal est de regarder, d’écouter ou d’expérimenter l’œuvre. Et si vous aimez, prenez des risques. Il y a une Histoire de l’Art à fabriquer.

 

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